Lors du conseil municipal de fin septembre Ă Saint-Vincent-de-Mercuze, les questions posĂ©es par l’opposition concernant l’arrosage des massifs floraux ont ouvert un dĂ©bat qui dĂ©passe largement la question de quelques fleurs.
Car au fond, trois sujets se croisent : la situation de sĂ©cheresse, les rĂšgles qui s’imposent Ă tous et la maniĂšre dont une commune entend gĂ©rer ses propres ressources en eau.
Le secteur Chartreuse-Guiers , dont dĂ©pend Saint Vincent, est actuellement placĂ© depuis le 20 Aout 2026 en niveau de crise, soit le niveau 4 sur 4. La prĂ©fecture souligne une situation particuliĂšrement dĂ©gradĂ©e des cours d’eau et des ressources en eau de surface, avec Ă©galement des tensions sur certaines ressources destinĂ©es Ă l’eau potable.
C’est dans ce contexte que la poursuite de l’arrosage de certains espaces communaux a Ă©tĂ© questionnĂ©e.
đž 1. La question posĂ©e : quelle exemplaritĂ© en pĂ©riode de crise ?
L’opposition municipale a interpellĂ© le maire sur la poursuite de l’arrosage des fleurs et espaces d’agrĂ©ment de la commune.
Deux questions ont principalement été soulevées.
âïž Les habitants doivent-ils ĂȘtre les seuls Ă faire des efforts ?
Les restrictions imposĂ©es aux habitants sont importantes : interdiction de certains usages de confort, fortes limitations de l’arrosage et appel gĂ©nĂ©ral Ă Ă©conomiser l’eau.
Dans ce contexte, voir les services municipaux continuer Ă arroser des massifs floraux avec de l’eau prĂ©levĂ©e sur des points d’eau communaux peut susciter une interrogation assez simple :
les mĂȘmes exigences d’Ă©conomie et d’exemplaritĂ© doivent-elles s’appliquer Ă la collectivitĂ© ?
Selon les Ă©lus d’opposition, cette question ne serait d’ailleurs pas nĂ©e uniquement au sein du conseil municipal. Ils indiquent avoir Ă©tĂ© interpellĂ©s directement par des habitants qui s’interrogeaient sur la poursuite de l’arrosage des massifs.
Le maire a contestĂ© cette lecture. Selon lui, personne ne s’est adressĂ© Ă la mairie pour lui poser cette question.
Il a Ă©galement qualifiĂ© cette polĂ©mique de « tempĂȘte dans un verre d’eau », ajoutant qu’il n’Ă©tait « pas dupe » de la maniĂšre dont le sujet Ă©tait prĂ©sentĂ©.
Deux perceptions diffĂ©rentes se retrouvent donc face Ă face : pour l’opposition, il s’agit d’une question remontĂ©e du terrain et mĂ©ritant d’ĂȘtre posĂ©e publiquement ; pour le maire, le sujet ne semble pas correspondre Ă une prĂ©occupation exprimĂ©e directement auprĂšs de la mairie et prend une importance disproportionnĂ©e.
đ€ Et dans un territoire oĂč certaines communes manquent d’eau potable ?
L’autre interrogation concerne la solidaritĂ© entre communes.
Ă Sainte-Marie-du-Mont, le dĂ©bit des sources alimentant le rĂ©servoir d’eau potable est devenu tellement faible que le GrĂ©sivaudan doit approvisionner le rĂ©servoir par camions-citernes. La commune appelait d’ailleurs dĂšs le 29 juillet ses habitants Ă limiter autant que possible leur consommation.
Dans ce contexte, consacrer de l’eau Ă des usages d’agrĂ©ment peut forcĂ©ment interroger sur la hiĂ©rarchie des usages de l’eau en pĂ©riode de crise.
đŠ 2. La rĂ©ponse du maire : quatre sources communales et une eau qui n’est pas celle du robinet
Le maire a apporté plusieurs explications.
La premiĂšre concerne l’origine de l’eau utilisĂ©e pour l’arrosage.
Selon ses explications, celle-ci ne provient pas directement du rĂ©seau d’eau potable sous pression distribuĂ© aux habitants, mais de quatre sources communales.
Selon lui :
- ces sources coulent toujours ;
- elles ne sont pas taries ;
- elles disposent encore d’un dĂ©bit suffisant ;
- et leur trop-plein, lorsqu’il n’est pas captĂ©, « se perdrait de toute façon dans la nature ».
Le raisonnement de la municipalitĂ© est donc assez clair : utiliser cette eau pour remplir les cuves d’arrosage ne viendrait pas diminuer la quantitĂ© d’eau potable disponible au robinet des habitants.
đ§ Un volume jugĂ© « dĂ©risoire » par le maire
Le maire a Ă©galement relativisĂ© l’importance de cette consommation.
Selon lui, l’arrosage reprĂ©sente environ un demi-mĂštre cube d’eau par jour, soit 0,5 mÂł.
Il estime que ce volume ne reprĂ©sente qu’environ 0,3 % du dĂ©bit ou de la consommation concernĂ©e, et considĂšre donc cette consommation comme « dĂ©risoire » au regard de la ressource disponible.
Un argument qui ajoute une autre dimension au dĂ©bat : au-delĂ de la question de savoir si l’arrosage est autorisĂ©, celle de son poids rĂ©el dans la consommation de la ressource est Ă©galement posĂ©e.
đ La Fontaine Froide sert aussi Ă secourir Sainte-Marie-du-Mont
Le maire a indiquĂ© que l’une de ces ressources, la source Fontaine Froide, est Ă©galement utilisĂ©e pour remplir les camions-citernes destinĂ©s Ă approvisionner Sainte-Marie-du-Mont.
On se retrouve donc avec une situation assez particuliĂšre : une mĂȘme ressource communale participe Ă l’approvisionnement d’urgence en eau potable d’une commune voisine, tandis que d’autres volumes sont utilisĂ©s localement pour l’arrosage.
đș Et pourquoi continuer Ă investir dans les fleurs ?
Le maire a également défendu le choix de la commune de maintenir un certain niveau de fleurissement.
Saint-Vincent-de-Mercuze est en effet une commune labellisée « Villes et Villages Fleuris », avec deux fleurs.
Pour la municipalitĂ©, le fleurissement ne se rĂ©sume donc pas Ă quelques fleurs que l’on arroserait par simple agrĂ©ment : il participe aussi Ă l’image du village, Ă son cadre de vie et Ă la valorisation du travail engagĂ© depuis plusieurs annĂ©es autour de ce label.
SVMVillage avait d’ailleurs consacrĂ© un article Ă ce sujet :
L’argument mĂ©rite d’ĂȘtre rappelĂ© dans le dĂ©bat : pour la commune, l’entretien du fleurissement reprĂ©sente donc aussi un investissement et un choix assumĂ© en matiĂšre de cadre de vie.
Un élément est particuliÚrement intéressant dans cette explication.
đż 3. L’autre explication : « nous entrons dans l’Ă©tiage »
Le maire a Ă©galement expliquĂ© que la commune entrait seulement Ă ce moment-lĂ dans une pĂ©riode d’Ă©tiage, c’est-Ă -dire la pĂ©riode oĂč les dĂ©bits des cours d’eau et certaines ressources atteignent leurs niveaux les plus bas.
Cette apprĂ©ciation de la situation locale semble Ă©galement expliquer la position de la municipalitĂ© sur l’information des habitants.
Le maire a ainsi expliqué ne pas avoir souhaité communiquer plus tÎt afin de « ne pas inquiéter inutilement » les administrés.
Une position qui pose une autre question :
Ă partir de quel moment une situation officiellement classĂ©e en crise doit-elle faire l’objet d’une information locale particuliĂšre ?
Car le niveau de crise n’est pas une apprĂ©ciation propre Ă la commune : il est fixĂ© par la prĂ©fecture Ă partir de l’Ă©tat des ressources.
âïž 4. Mais que dit rĂ©ellement la rĂ©glementation ?
C’est ici que le dĂ©bat prend une autre dimension.
L’arrĂȘtĂ© prĂ©fectoral du 20 aoĂ»t 2026, qui place le secteur Chartreuse-Guiers en niveau de crise 4/4, est particuliĂšrement explicite sur les usages concernĂ©s.
Au niveau de crise, il prĂ©voit notamment l’interdiction d’arrosage des vĂ©gĂ©taux publics ou privĂ©s, en citant expressĂ©ment les massifs floraux et ornementaux. Il interdit Ă©galement l’arrosage des jardins et parcs ouverts au public appartenant aux collectivitĂ©s territoriales.
La question est donc plus prĂ©cise qu’une simple interrogation sur l’origine de l’eau.
đ§ Une source communale reste une ressource en eau
L’arrĂȘtĂ©-cadre dĂ©partemental prĂ©cise par ailleurs que les sources font partie des eaux superficielles et que les mesures de restriction concernent les prĂ©lĂšvements et usages de la ressource en eau. Pour les usages des collectivitĂ©s, les restrictions peuvent concerner l’eau du rĂ©seau d’eau potable comme les ressources superficielles ou souterraines.
Autrement dit, le fait que l’eau utilisĂ©e par la commune ne provienne pas du rĂ©seau d’eau potable ne suffit pas, Ă lui seul, Ă Ă©carter l’application des restrictions.
C’est un point important dans le dĂ©bat actuel.
đ« Le niveau de crise change la logique
Le passage au niveau de crise 4 correspond prĂ©cisĂ©ment au niveau oĂč les restrictions deviennent les plus fortes et oĂč les usages doivent ĂȘtre rĂ©duits afin notamment de prĂ©server les ressources et les fonctions biologiques des milieux aquatiques.
La question posée à la commune devient donc assez précise :
si l’arrĂȘtĂ© interdit l’arrosage des massifs floraux et ornementaux en niveau de crise, existe-t-il une disposition particuliĂšre permettant Ă la commune de continuer Ă arroser ses massifs avec l’eau de ses sources ?
L’arrĂȘtĂ©-cadre prĂ©voit effectivement que des adaptations exceptionnelles aux mesures de restriction peuvent ĂȘtre accordĂ©es par le prĂ©fet dans certaines situations. Ces adaptations doivent faire l’objet d’une dĂ©cision formelle et ĂȘtre publiĂ©es.
C’est donc sur ce point prĂ©cis qu’une rĂ©ponse de la commune serait intĂ©ressante.
đ± 5. « Une eau qui se perd dans la nature » : un raisonnement qui mĂ©rite aussi d’ĂȘtre regardĂ© autrement
L’argument du trop-plein est comprĂ©hensible.
Si une source coule en permanence et qu’une partie de son dĂ©bit n’est pas utilisĂ©e, pourquoi ne pas en prĂ©lever une partie pour arroser les espaces communaux ?
Mais en pĂ©riode de crise hydrologique, la question peut ĂȘtre posĂ©e autrement.
Une eau qui repart naturellement dans le milieu n’est pas nĂ©cessairement une eau « perdue ».
Elle contribue aussi au fonctionnement des milieux situĂ©s en aval : cours d’eau, sols, vĂ©gĂ©tation, zones humides et Ă©cosystĂšmes.
C’est d’ailleurs toute la logique du dispositif sĂ©cheresse : on ne raisonne pas uniquement en fonction de l’eau disponible au robinet, mais Ă©galement en fonction de l’Ă©tat gĂ©nĂ©ral de la ressource et des milieux aquatiques.
Cela ne permet pas, Ă lui seul, de conclure Ă l’illĂ©galitĂ© de l’arrosage municipal.
Mais cela montre pourquoi l’argument du simple « trop-plein » ne suffit pas nĂ©cessairement Ă clore le dĂ©bat.
đïž 6. Au-delĂ des fleurs : une question de cohĂ©rence municipale
Finalement, cette histoire d’arrosage pose trois questions beaucoup plus larges.
1ïžâŁ Quelle cohĂ©rence du message public ?
Il est difficile de sensibiliser les habitants aux Ă©conomies d’eau et au respect des restrictions si la collectivitĂ© donne l’impression d’appliquer une autre rĂšgle Ă ses propres usages.
Si une diffĂ©rence existe, elle mĂ©rite simplement d’ĂȘtre expliquĂ©e.
L’arrĂȘtĂ© prĂ©fectoral prĂ©voit d’ailleurs que les communes, intercommunalitĂ©s et EPCI compĂ©tents doivent communiquer les restrictions Ă leurs administrĂ©s et informer sur les dispositions en vigueur ainsi que sur la nĂ©cessitĂ© d’Ă©conomiser l’eau.
2ïžâŁ Quelle prioritĂ© pour l’eau disponible ?
Si les quatre sources communales disposent encore d’un dĂ©bit suffisant, faut-il considĂ©rer cette ressource comme disponible pour tous les usages ?
Ou faut-il, en période de crise, privilégier certains usages : alimentation en eau potable, secours aux communes en difficulté et maintien des milieux naturels ?
LĂ encore, ce n’est pas seulement une question de quantitĂ©.
C’est une question de prioritĂ©s.
3ïžâŁ Quelle rĂšgle s’applique rĂ©ellement Ă la commune ?
C’est probablement la question la plus simple⊠et celle qui mĂ©rite la rĂ©ponse la plus prĂ©cise.
La mairie estime pouvoir utiliser ses sources communales pour l’arrosage, et le maire souligne notamment le trĂšs faible volume concernĂ©.
L’arrĂȘtĂ© prĂ©fectoral rappelle de son cĂŽtĂ© qu’en niveau de crise l’arrosage des massifs floraux et ornementaux est interdit.
Il reste donc Ă savoir s’il existe, dans le cas prĂ©cis de Saint-Vincent-de-Mercuze, une exception, une adaptation ou une autre disposition rĂ©glementaire permettant cet arrosage.
đ 7. Le prochain conseil municipal sera donc intĂ©ressant
InterrogĂ© sur cette diffĂ©rence de traitement entre les usages des habitants et ceux de la commune, le maire a indiquĂ© que la rĂ©ponse relevait dĂ©jĂ du GrĂ©sivaudan, compĂ©tent en matiĂšre d’eau et d’assainissement. Il a annoncĂ© qu’il apporterait une rĂ©ponse sur ce point lors du prochain conseil municipal, aprĂšs avoir rappelĂ© que la question relevait de la compĂ©tence intercommunale.
On pourra alors savoir :
- si l’utilisation des sources communales pour l’arrosage est bien compatible avec l’arrĂȘtĂ© sĂ©cheresse actuellement applicable ;
- sur quelle disposition réglementaire repose cette possibilité, le cas échéant ;
- s’il existe une exception ou une adaptation particuliĂšre concernant ces arrosages ;
- si une distinction particuliÚre existe entre les différentes sources ;
- et comment la commune entend gĂ©rer ses propres consommations d’eau tant que le territoire reste en niveau de crise.
đ§ Finalement, une histoire de fleurs⊠mais surtout une histoire d’eau
La rĂ©ponse annoncĂ©e au prochain conseil municipal permettra de savoir si, en pĂ©riode de crise, l’arrosage des massifs communaux relĂšve d’une exception rĂ©glementaire⊠ou d’une rĂšgle Ă prĂ©ciser.
SVMVillage suivra la réponse.
ArrĂȘtĂ©s et restrictions prĂ©fectorales :
- VigiEau â Outil national de suivi des restrictions d’eau en temps rĂ©el (saisir Saint-Vincent-de-Mercuze pour le dĂ©tail par commune)


